1930 , Antoine , éleveur

Juin 1930
Pour Antoine éleveur à Chassignol, la journée a commencé bien avant l'aube, vers 3 heures du matin, à la lueur d'une lanterne à pétrole.
Voici le récit de sa journée, entre boue, négociations serrées et l'effervescence de la ville.
Quitter Chassignol c'est descendre des hauteurs de Cusset . Antoine mène trois de ses plus beaux bœufs charolais, à la robe d'un blanc crème immaculé malgré la brume matinale.
À pied, bien sûr. Il faut compter quelques heures pour rejoindre le centre ville . Le pas est lent, rythmé par le claquement des sabots sur le chemin caillouteux et le battement du bâton de noisetier (la touche) sur le flanc des bêtes.
Antoine porte sa biaude (la blouse bleue traditionnelle), un large chapeau de feutre pour se protéger de la bruine et de grosses chaussures cloutées. Dans sa poche, une blague à tabac et un couteau bien affûté.
En arrivant à Cusset l'agitation grimpe d'un cran. Cusset n'est plus un calme village; c'est le poumon commercial de la région. L'air est saturé d'une odeur de cuir mouillé, de fumier et de fumée de tabac gris . Le foirail est une marée mouvante de cornes et de casquettes :
Des centaines de têtes de bétail sont attachées aux barres de fer. Les cris des maquignons couvrent presque les beuglements.
On tâte la croupe, on vérifie l'œil, on discute de la qualité du fourrage de l'été dernier. En 1930, la crise commence à se faire sentir, et les acheteurs — venus parfois de Paris par le train — sont plus pointilleux que d'habitude.
Après deux heures de palabres avec un marchand de bestiaux, le prix est enfin fixé. Pour sceller la vente, pas de contrat papier, mais le traditionnel " topé ": on se frappe vigoureusement la main . "Allez, Jean-Marie, on va arroser ça à l'auberge."
Direction l'un des nombreux cafés autour de la place ou une petite échoppe sur le cours Tracy . On y boit un canon de vin rouge ou une "goutte" de marc. C'est ici que l'argent liquide change de mains, discrètement, sous la table ou dans le portefeuille de cuir épais.
En début d'après-midi, les poches un peu plus lourdes mais les jambes fatiguées, Antoine remonte vers ses hauteurs. Il rapporte peut-être quelques emplettes faites en ville : un nouvel outil de chez le quincaillier ou un ruban pour sa femme.
En repassant devant les remparts de Cusset, il jette un dernier regard sur la ville qui s'assoupit. La montée vers Chassignol sera longue, mais le bétail est vendu, et l'hiver pourra passer.
