1912 , Louis-Auguste , Chef de gare

05:30 – Louis-Auguste ajuste sa vareuse bleue à boutons de cuivre et pose son képi galonné sur son crâne légèrement dégarni. À 50 ans, il a la moustache poivre et sel, cirée avec soin. Il vit dans l'appartement de fonction, juste au-dessus des guichets.
06:00 – Il descend sur le quai. Le silence matinal est brisé par le tintement du télégraphe. Premier geste : vérifier l'horloge de la gare, synchronisée sur l'heure de Paris. Dans une gare de 1912, la ponctualité n'est pas une politesse, c’est une religion.
08:15 – Arrivée du "Tacot", le chemin de fer économique qui relie Cusset à l'arrière-pays bourbonnais. Louis-Auguste salue les paysans qui viennent vendre leurs produits au marché et les ouvriers des usines locales.
10:30 – C'est le moment critique : la gestion des marchandises. La gare de Cusset est une plaque tournante. Il surveille le déchargement des fûts de vin et, surtout, l'expédition de la célèbre eau minérale et des pierres de taille.
"Attention à la manœuvre, Fernand !" lance-t-il au facteur-mixte. Un wagon mal aiguillé, et c’est toute la ligne vers Vichy qui se bloque.
12:30 – Louis-Auguste déjeune rapidement. Il aime observer le va-et-vient des voyageurs. En cette Belle Époque, il voit passer une faune hétéroclite :
Des curistes élégants qui se sont trompés de quai. Des militaires en permission, en pantalon garance. Des Bourgeoisde Cusset partant pour une excursion.
14:00 – Session de bureau. Il remplit les registres à la plume Sergent-Major. Il vérifie la comptabilité des billets vendus. À 50 ans, il a connu l'époque où tout se faisait de mémoire ; aujourd'hui, la paperasse du PLM est exigeante.
16:00 – Inspection des voies. Il marche le long du ballast, vérifiant l'état des aiguillages. Il croise le "Rapide" qui siffle au loin, filant vers Lyon sans s'arrêter, faisant vibrer les vitres du bâtiment voyageur.
19:00 – Le dernier grand train de marchandises est formé. Louis-Auguste donne le départ avec son sifflet à roulette, un son bref et autoritaire qui résonne contre les façades de la rue de la République.
20:30 – La nuit tombe. Il fait une dernière ronde avec sa lanterne à pétrole. Il s'assure que les feux de signalisation sont bien au rouge. La gare s'endort dans une odeur de graisse chaude et de métal froid.
21:00 – Il remonte chez lui. Par la fenêtre, il regarde les lumières lointaines de Vichy qui scintillent. Dans deux ans, la Grande Guerre changera tout, mais pour Louis-Auguste, en 1912, le monde est un réseau de rails parfaitement huilé dont il est le gardien.
