1910 , Léon , gardien de prison

Léon se lève bien avant le soleil. La maison est glaciale ; il allume le poêle à charbon pour que sa famille n'ait pas froid au réveil. Après une rapide toilette à l'eau froide et un café noir épais, il enfile son uniforme sombre en drap de laine, ajuste son képi et boutonne sa capote. À l'extérieur, les rues de Cusset sont encore plongées dans l'obscurité, éclairées par quelques becs de gaz. Le brouillard monte de la rivière Sichon pendant qu'il marche d'un pas lourd vers la maison d'arrêt.
En franchissant les lourdes portes en bois et en fer de la prison, Léon sent l'odeur caractéristique des lieux : un mélange de chaux, de sueur, et de soupe de la veille. Il salue le gardien-chef de nuit, signe le grand registre d'une écriture appliquée à la plume de fer, et récupère son lourd trousseau de clés. À l'époque, tout est manuel, mécanique et physique. Le cliquetis des clés résonne dans les couloirs voûtés.
C'est l'heure du "branle-bas". Léon arpente les coursives et tape contre les portes des cellules pour réveiller les détenus.
Il ouvre les portes une à une. Les conditions sont spartiates : paillasses au sol, seaux hygiéniques (les "tinettes") qu'il faut vider, ce qui rend l'air du matin particulièrement âcre.
Il supervise la distribution du premier repas, composé d'un morceau de pain noir et d'un bouillon clair distribué dans des gamelles en fer blanc. L'ordre et le silence sont de rigueur ; la règle du silence était encore très prégnante dans le système pénitentiaire français.
Dans la France de 1910, l'oisiveté en prison est proscrite. Léon escorte les prisonniers valides vers les ateliers ou les corvées (épluchage, fabrication de petits objets, ou entretien de la prison). Pendant qu'une partie travaille, il surveille la promenade dans l'étroite cour pavée. Il marche lentement le long des murs, les mains dans le dos, attentif à la moindre altercation. Les hivers bourbonnais sont rudes, et le froid mord autant les détenus que les gardiens.
La distribution du repas principal a lieu. Au menu : des légumes secs (lentilles ou fayots), très rarement de la viande, et la fameuse "soupe de prison". Léon prend son propre repas en salle de garde avec deux autres collègues. Les discussions tournent autour des nouvelles de la ville, de la crue du Sichon ou des affaires judiciaires traitées au tribunal voisin.
Léon est chargé de surveiller le parloir, un lieu séparé par une double grille serrée où les prisonniers peuvent échanger quelques mots avec leurs proches sous la surveillance stricte du gardien. Parfois, il doit aussi préparer un détenu pour un transfert, ou l'escorter à pied, menottes aux poignets, jusqu'au Palais de Justice de Cusset pour son audition devant le juge d'instruction.
Le soleil s'est couché. C'est l'heure de la réintégration en cellule. Une nouvelle distribution de bouillon est effectuée. Léon procède à la fouille sommaire des cellules et à l'appel du soir. Chaque serrure est actionnée, chaque verrou est poussé. Il s'assure que le silence retombe sur la maison d'arrêt.
Après treize heures passées entre ces murs humides, Léon remet son trousseau au gardien de nuit. Il signe à nouveau le registre des écrous. En sortant, il respire profondément l'air frais de Cusset pour chasser l'odeur de la prison de ses poumons. Il repasse devant le tribunal, descend vers le boulevard, et retrouve la chaleur de son foyer, prêt à recommencer le lendemain.
