1892 , Jacques , meunier

04:30 – Le réveil dans la poussière
Jacques se lève avant l'aube. L'air de la chambre est frais, mais une odeur persistante de grain et de pierre chauffée imprègne tout, jusqu'aux draps. Il enfile sa blouse en toile écrue (le "sarrau") et sa casquette. Sa première action n'est pas de déjeuner, mais d'aller écouter la rivière. Le bruit de l'eau contre les vannes lui indique s'il aura assez de force aujourd'hui.
Il entre dans le mécanisme. Tout est silencieux. Il commence par graisser les engrenagesen bois et en fer avec du suif. Puis, il lève la vanne ouvrière. L'eau s'engouffre, la grande roue à aubes à l'extérieur commence à gémir, puis à tourner. À l'intérieur, les alluchons (dents en bois) s'enclenchent dans un fracas familier. Le moulin vibre. Jacques pose sa main sur le coffre de bois : la vibration lui dit si tout est bien aligné.
Les premiers paysans arrivent avec leurs charrettes. C'est l'heure des négociations.Il pèse les sacs de blé de 80 kg sur la bascule.
Il prélève sa mouture (sa rémunération en grain, généralement un seizième du volume).
On discute des nouvelles du canton : en 1890, on parle de l'arrivée du chemin de fer qui amène de la farine blanche de la ville, une menace sérieuse pour son activité.
C'est le cœur de son art. Jacques monte à l'étage des meules. Il surveille le "babillard", un petit accessoire qui frappe la trémie pour faire descendre le grain régulièrement. Il ajuste la frette de réglage. S’il serre trop, la farine brûle (elle sort rousse et perd son goût) ; s’il ne serre pas assez, le son reste collé à l'amande. Il prend une poignée de mouture, la sent, la frotte entre son pouce et son index : « Elle est douce comme de la soie, c’est parfait. »
Aujourd'hui, la meule dormante est trop lisse. Avec l'aide de son apprenti, Jacques utilise une chèvre (un levier) pour soulever la meule supérieure qui pèse près d'une tonne. Pendant deux heures, accroupi, il utilise sa marteline pour piquer la pierre et redessiner les rayons. C’est un travail de sourd, dans un nuage de poussière de silice. À la fin, ses mains sont marquées de "points bleus", de petits éclats de métal incrustés sous la peau.
Le grain moulu passe dans le blutoir, un long tambour de soie qui tourne pour séparer la fine farine blanche du gros son. Jacques remplit les sacs de 100 kg. Le dos craque, les poumons brûlent un peu. Il est couvert de farine de la tête aux pieds ; dans le village, on l'appelle "le blanc".
Il ferme les vannes. Le silence revient, presque étourdissant. Après un dîner rapide (une soupe au lard et un morceau de pain noir), il vérifie une dernière fois les niveaux d'eau. Il s'endort vite, mais le sommeil est léger : au moindre changement de rythme de la rivière ou au moindre coup de vent inhabituel, il sera debout.
